Interview au long cours de Sébastien Pissavy Coulisses

Interview au long cours de Sébastien Pissavy

Sébastien Pissavy le dit lui-même : sa vie s’articule en trois périodes successives. Il a d’abord été étudiant en informatique puis développeur jusqu’à l’âge de 23 ans. C’est en 1997 que sa carrière d’entrepreneur débute avec la création de Jeuxvideo.com. Il restera à la tête du site jusqu’en 2012, il relate d’ailleurs en détail cette aventure dans un livre paru en 2013 aux éditions Pix’n Love et simplement intitulé Jeuxvideo.com : Une odyssée interactive. Aujourd’hui il garde toujours un pied dans l’entrepreneuriat, mais plutôt par procuration puisqu’il accompagne les créateurs d’entreprise de sa région en les conseillant et en les finançant. Il a ainsi pris la tête d’une association d’investisseurs individuels (Cantal Business Angels) dont le but est de pallier les carences de financements auxquelles doivent faire face les projets locaux.

Nos interviews au long cours prennent la forme de conversations épistolaires qui s’étendent sur plusieurs semaines. Le but n’est pas de piéger notre interlocuteur pour lui soutirer des informations, mais plutôt de lui laisser le temps et la place d’exprimer son point de vue. Cet échange avec Sébastien Pissavy s’est ainsi déroulé du 20 juin au 21 juillet 2015.

Tout d’abord je tiens à te remercier de bien vouloir te prêter à l’exercice et d’essuyer éventuellement les plâtres de la formule. La plupart des lecteurs te connaissent sous le nom de Lightman, utilises-tu encore aujourd’hui ce pseudonyme et si c’est le cas à quelles occasions le fais-tu ? Plus globalement je suis curieux de savoir si tu pratiques toujours les jeux vidéo, et surtout si tu t’intéresses encore à leur actualité, voire plus spécifiquement à l’évolution de la presse spécialisée qui relaie cette dernière.

Je n’utilise plus guère le pseudo Lightman, sauf sur mon blog qui l’a comme URL. Je m’en servais presque exclusivement sur Jeuxvideo.com ; or, ça fait plus d’un an que je ne me suis pas connecté sur mon compte là-bas. Sur le net, on demande de plus en plus le véritable nom des gens, à part sur le web underground – que je ne fréquente pas ou alors sans m’inscrire – où il vaut mieux ne pas mettre un pseudo facilement reconnaissable ;-)

C'est le film WarGames qui a inspiré Sébastien Pissavy pour son pseudonyme.

C’est le film WarGames qui a inspiré Sébastien Pissavy pour son pseudonyme.

Je joue très peu aux jeux vidéo. C’était déjà le cas lorsque j’ai quitté Jeuxvideo.com, ça l’est encore plus maintenant. Les sessions de jeux sont désormais rares, et uniquement sur PC ou tablette/smartphone. Ma PS3 prend la poussière et je n’ai aucune console de nouvelle génération. Quant à jouer 2h d’affilée, ça n’arrive plus du tout. C’est peut-être une question de génération : je connais beaucoup de gens de mon âge qui ont pu être fans de jeux, et même de gros joueurs, et comme moi sont désormais passés à autre chose.

L’actu, je ne la suis plus tellement. Je n’ai pas de media vidéoludique qui me corresponde. Il y a trop de news, sur tout et n’importe quoi, bien souvent mal écrites et très superficielles, quand en plus elles ne sont pas rédigées par les éditeurs eux-mêmes (la honte ultime). Pour que je suive l’actu, il me faudrait juste 3-4 news importantes par semaine, et un seul test de jeu, avec un vrai ton éditorial. Pas une simple compil’ d’articles. Là, dans ces conditions, je me remettrais sûrement à suivre l’actu vidéoludique. Mais trouver ces 2-3 news parmi les 300 que doivent publier les gros sites, ça ne m’intéresse pas du tout. Il me faudrait une sorte de TTSO pour les jeux vidéo (newsletter généraliste à laquelle je me suis abonné récemment). Si vous êtes dans le même cas que moi, écrivez-moi, on va monter un syndicat de vieux gamers ! :-)

Bien que le jeu vidéo ne soit plus vraiment ta priorité, tu sembles quand même t’intéresser encore un peu à l’évolution des médias qui traitent de son actualité au vu de quelques commentaires laissés sur ton blog ou sur ta page Facebook. Il faut dire que le milieu a connu de grands bouleversements ces dernières années, tant au niveau de la presse web que de la presse papier : on a vu des acteurs majeurs disparaître (je pense bien entendu à Jeuxvideo.fr, mais aussi aux publications M.E.R.7 ou à IG Magazine) et quelques petits nouveaux pointer leur nez (JV le mag, Games, The Game, mais aussi Icare que tu sembles suivre d’un peu plus près). Que t’évoque ce turnover ? Au delà des drames humains évidents qu’engendrent ces fermetures, penses-tu que nous assistons à un renouvellement salvateur de l’offre éditoriale ou au contraire à un inexorable effondrement du secteur ?

Oui, le sujet m’intéresse toujours. Je regarde ce qui se passe dans le secteur, même si j’y suis moins impliqué. J’ai d’ailleurs conseillé un entrepreneur d’un site de jeux vidéo l’année dernière (un des rares dont l’audience et les revenus ne baissent pas !), je m’y suis donc penché un peu plus profondément à ce moment-là. Je considère que la sortie de nouveaux titres en kiosque, en dépit de leurs qualités rédactionnelles qui sont réelles, est un épiphénomène temporaire qui ne correspond pas à un retour en grâce du papier.

amstradcpc_numero01Si on regarde l’évolution de la presse vidéoludique sur la durée, il me semble qu’il y a moins de journalistes professionnels qu’il y a 20 ans. Malheureusement, les chiffres manquent pour étayer cette thèse, mais lorsqu’on a lancé Jeuxvideo.com en 1997, il y avait en kiosque des dizaines de magazines de jeux vidéo. J’ai du mal à chiffrer le nombre de salariés du secteur, mais il me semble que ce nombre a baissé sensiblement depuis cette date. D’abord avec la fermeture des principaux magazines papiers historiques dont les effectifs n’ont été compensés que partiellement par les effectifs des rédactions online, ensuite par les difficultés des medias professionnels online concurrencés par les youtubers. Comme conséquence, j’y vois une certaine forme de paupérisation de la profession, et une baisse d’exigence sur la qualité des contenus, au profit d’une course au buzz à tout prix, et une concurrence féroce pour le référencement sur Google et les réseaux sociaux.

Quand j’ouvre un vieux numéro de Amstrad 100%, un de mes magazines favoris il y a 25 ans, je découvre un véritable ton éditorial, du vrai contenu qui n’était pas du tout le même que ses petits concurrents. J’y remarque aussi qu’on apprenait des choses, il y avait des cours pour apprendre le Basic et même pour apprendre l’assembleur Z80, ce qui n’était pas à la portée du premier venu. Quel webzine vidéoludique se risque aujourd’hui à apprendre quoi que ce soit à ses lecteurs qui ne serait pas accessible à un élève de primaire ?

Aujourd’hui par contre, des vidéos au ras-des-paquerrettes avec des kékés à casquettes qui disent « bite-couille-enculé » toutes les deux phrases, ça ne manque pas, y compris sur des sites professionnels comme Jeuxvideo.com, ce qui est à désespérer du métier. Non pas que le niveau était très élitiste quand j’y étais, mais au moins avait-on un minimum d’exigence. Vous ne trouverez pas d’insultes et quasiment zéro gros mots dans les milliers d’heures de gaming live que nous avons tournées jusqu’en 2012. Question de respect envers ses lecteurs. Par ailleurs, je n’aurais jamais accepté que les annonceurs rédigent eux-mêmes des news, ce qui signe tout simplement le renoncement à l’éditorial du site.

je n’aurais jamais accepté que les annonceurs rédigent eux-mêmes des news, ce qui signe tout simplement le renoncement à l’éditorial du site.

Bref, pour répondre à ta question, ça ressemble bien à un effondrement du secteur. Ou bien si c’est un renouvellement, il se fait par le bas. Le public ne s’y trompe pas, l’image des médias vidéoludiques n’a jamais été aussi détestable que depuis ces dernières années. Les naïfs pourront croire que c’est le fait des trolls de plus en plus nombreux du net. J’y vois une simple conséquence : servez aux gens de la merde, ils se comporteront comme des porcs.

Tu mets le doigt sur le fait que certains médias mènent une course à la vulgarité. Ne penses-tu pas qu’ils flattent les plus bas instincts des internautes dans l’espoir de gonfler leurs audiences, et ainsi de compenser la baisse globale des recettes publicitaires ? Ne touche-t-on pas là aux limites du modèle traditionnel gratuit ? J’aimerai avoir ton avis sur la crise des modèles économiques qui touchent le net ces dernières années : dans ton livre, tu n’es pas forcément très tendre lorsque tu relates la tentative de Gamekult d’imposer un modèle par abonnements en 2002, mais finalement aujourd’hui une telle solution alternative ne te semble-t-elle pas plus enviable que de céder aux sirènes du publirédactionnel ? D’autres options te paraissent-elles viables pour l’avenir de la presse en ligne ?

J’ai l’impression qu’on a franchi un virage il y a quelques années pour la plupart des sites éditoriaux. Sans doute parce que ceux-ci ont de plus en plus de mal à vivre. Et sans doute aussi par l’arrivée de nouveaux acteurs « décomplexés » qui ont décidé que la course à l’audience pouvait se faire à n’importe quel prix. La vulgarité n’est plus un tabou, le voyeurisme non plus, pas même l’honnêteté vis-à-vis des lecteurs. Ainsi, n’hésite-t-on pas à utiliser des titres racoleurs et mensongers pour faire le buzz sur les réseaux sociaux. On n’hésite plus à créer de l’actu de toute pièce, ainsi ces fameuses petites phrases des politiques, mais aussi qu’on retrouve dans les medias de divertissements.

On n’hésite plus à créer de l’actu de toute pièce

gameblog_tgs2015Petit exemple publié ce jour en Une de Gameblog. Un exemple pas bien méchant mais assez révélateur de la course à l’audience : l’article est titré  Le Tokyo Game Show 2015 sera le plus grand de l’Histoire. On n’apprend rien sauf qu’il y aura 242 exposants au TGS au lieu de 224 l’an dernier (+8% mazette !) de 22 pays différents. On oubliera qu’il y en avait 352 en 2013, de 33 pays différents (source : Wikipedia) Et puis, franchement, on s’en fout un peu de connaître le nombre d’exposants du Tokyo Game Show. De là à en déduire si le salon sera réussi ou non, c’est carrément de la voyance :-)

Je m’étais effectivement amusé de voir la tentative de nos confrères de Gamekult de passer au payant à une époque où clairement le public n’y était pas prêt. Et en plus ils proposaient à peu près la même chose sur leur zone payante que ce qu’on trouvait gratuitement ailleurs. Ce n’est plus forcément le cas aujourd’hui. L’emprise publicitaire sur le web éditorial ainsi que son rejet massif par les utilisateurs peuvent très bien favoriser l’arrivée d’un acteur qui serait payant. Mais à certaines conditions :

  • Que le webzine soit sans pub ou que celles-ci soient rares et clairement identifiables
  • Qu’il soit sans aucune ambigüité que le webzine est indépendant d’une grosse multinationale
  • Que le media soit irréprochable dans sa relation avec ses lecteurs : transparence, honnêteté, sincérité. Bref, respecter et aimer ses lecteurs.
  • Qu’il propose un ton différent de ce qui existe en gratuit, et que ce soit facilement visible en quelques instants par tout nouveau visiteur sur le site.
  • Si le webzine est en plus à but non lucratif, c’est encore un élément de différenciation par rapport à l’offre existante.

Après, ce sera de toutes façons très long de se faire un nom sur le web aux côtés des mastodontes. Nous sommes dans une situation difficile où tous les webzines ont des revenus publicitaires en baisse et une majorité sont même menacés sur le moyen terme. On se dit que c’est foutu, que la presse est moribonde… jusqu’à ce qu’un nouvel acteur arrive et propose un modèle disruptif qui redonnera des couleurs au secteur… mais probablement sous une forme qu’on n’attend pas forcément.

Je dois bien t’avouer que j’imaginais que tu allais me répondre que l’une des options envisageables serait pour la presse en ligne de se tourner vers un modèle participatif. En effet, c’est une solution que tu envisageais sur ton blog en novembre dernier et sur laquelle tu reviens dans la récente interview que tu as accordée au site Gamelove. Par ailleurs, tu as déjà prouvé ton attachement à cette dimension participative puisque c’était l’un des aspects fondamentaux de l’ETAJV et que tu as même progressivement ouvert le contenu éditorial de Jeuxvideo.com aux lecteurs désireux de l’enrichir. Peux-tu nous expliquer en quoi ta vision de l’aspect participatif a évolué tout au long de ces années ? Quelles sont d’après toi les forces et les faiblesses d’un modèle qui s’appuierait ainsi sur sa communauté ?

Le modèle participatif : ça peut se tenter pour un nouvel entrant sur le marché. Mais les acteurs existants seront incapables de faire leur révolution pour changer à ce point de modèle. C’est d’ailleurs en cela que c’est un modèle dangereux pour eux : ils seront incapables de riposter si jamais un nouveau site arrive avec ce modèle et parvient à en vivre, ou du moins à rendre le modèle durable.

Après, le modèle participatif n’est pas quelque chose de simple parce que :

  • Un infime pourcentage des internautes sont prêts à produire du contenu, et plus rares encore sont ceux qui sont prêts à le faire sur la durée.
  • La plupart d’entre eux fournissent du contenu de médiocre qualité impubliable sur un media digne de ce nom.
  • Il faudra de toute façon un chef d’orchestre pour organiser le contenu produit par les contributeurs. C’était déjà le cas avec l’ETAJV : la plupart des astuces qu’on m’envoyait au début, je les avais déjà, ou bien elles comportaient des erreurs… Et encore, écrire un cheat code est beaucoup plus simple que de rédiger le test d’un jeu.
  • Autre problème, la faiblesse des moyens financiers : Wikipedia malgré son succès mondial est obligé de lancer des campagnes de dons pendant de longues semaines afin d’avoir le budget pour continuer à fonctionner…
Uber Pop et Wikipedia même combat ?

Uber Pop et Wikipedia même combat ?

Mais si un acteur arrive à mettre en place ce modèle 100% contributif, avec en plus un contrôle strict des contenus, une structure à but non lucratif, une parfaite indépendance éditoriale, une sincérité vis à vis des lecteurs, et peu ou pas de pubs, alors ça correspondra probablement à l’Uberisation des sites de jeux vidéo : un modèle disruptif qui remplacera les acteurs existants. Un peu comme Wikipedia qui a tué toutes les encyclopédies généralistes.

L’idée d’ouvrir Jeuxvideo.com aux contributeurs, c’était à l’époque plus pour jouer la massification des contenus, et donc l’omniprésence sur Google, et pouvoir répondre à toutes les demandes des lecteurs même sur des vieux jeux. Mais force est de constater qu’à de rares exceptions (Anagund qui avait remporté un concours de contributeurs), les articles rédigés par les lecteurs n’égalaient pas ceux produits par des journalistes professionnels. Peut-être que c’est le problème de la cible (les gamers) et de l’enjeu (contribuer à un site de jeux) qui ne permet pas d’attirer des gens de très bon niveau… En cela, ça diffère de Wikipedia auquel de nombreux universitaires de très bon niveau collaborent. Il faut dire que l’enjeu est plus motivant : partager ses connaissances avec le monde et construire la plus grande encyclopédie que l’humanité ait jamais conçue. Ca c’est du challenge qui motive :-)

Bon, sur les futurs modèles de la presse online, j’ai quelques idées, mais je suis comme tout le monde : bien malin qui sait exactement ce qui va se passer et quel modèle va l’emporter :

  • Le modèle actuel à défaut d’en trouver un meilleur (avec de plus en plus de pub et des contenus de plus en plus racoleurs)
  • Le modèle contributif qui pourrait faire basculer une partie de la presse online dans le secteur non marchand
  • Le modèle payant si un gros acteur du web (Google, Apple…) met en place l’équivalent des vieux kiosques à journaux qui donneraient à la presse online la visibilité minimale qui leur manque sur le web et qui fait que tout nouvel entrant est quasiment promis à l’échec (contrairement au papier)
  • Ou encore autre chose à laquelle on ne pense pas parce que c’est justement un modèle disruptif qui ne fait pas appel aux modèles passés.

Bref, je n’ai pas une opinion tranchée sur le sujet. J’émets des hypothèses, j’essaie de prolonger les courbes actuelles… et il n’est du coup pas impossible que tu trouves des contradictions dans mes propos plus ou moins anciens sur le web :-)

Je te rassure, je n’ai pas mis à jour de fracassantes contradictions dans ton discours à ce sujet. Le fait de tenter d’ouvrir Jeuxvideo.com aux contributeurs paraît même plutôt logique lorsque l’on sait l’énorme communauté qu’a pu agréger le site. Tu es bien placé pour savoir que cette fameuse communauté qui a fréquenté les forums était capable du meilleur comme du pire, mais qu’elle était surtout animée d’un incroyable dynamisme. A ton avis, quels sont les ingrédients qui ont fait que la sauce prenne aussi bien ? Quelle est la recette magique pour obtenir des forums de discussions aussi animés ?

sebastien_pissavy_005Voilà une question dont je ne connais pas forcément la réponse. Je peux juste tenter une explication. A ses débuts, Jeuxvideo.com a vite réussi à agréger une communauté, ce que les autres sites ne sont pas parvenus à faire. Quelques ingrédients qui nous ont différenciés de nos concurrents aux débuts de Jeuxvideo.com. Il y avait déjà une communauté qui s’était agrégée autour de l’ETAJV : on ne démarrait pas de zéro. Nous étions exhaustifs sur les astuces de jeux et sans réel concurrent sur le net dans ce domaine. Par conséquent, une visite sur Jeuxvideo.com devenait presque incontournable pour qui voulait obtenir le dernier cheat code. C’est plus facile d’agréger une communauté dans un endroit incontournable où les participants vont devoir revenir périodiquement. Ensuite, les 3 fondateurs de Jeuxvideo.com étaient auparavant sur minitel. Nous étions des utilisateurs très assidus de certains serveurs minitel (on s’y connectait au moins une fois par jour). On connaissait l’équivalent du chat et surtout des forums depuis la fin des années 80. On avait donc une idée assez précise de ce qui pouvait se faire et de ce que les utilisateurs de ces espaces attendaient, du côté addictif de ce type de services aussi. Ça nous a évité de faire de grosses bêtises comme l’ont fait certains confrères qui découvraient ça. Je me souviens que certains ont parfois décidé de fermer leurs forums pendant plusieurs jours pour des opérations de maintenance, ou même de les fermer pendant que le mois d’août pour cause de congés de l’administrateur ! :-)

mettre le moins de barrières possible entre l’utilisateur lambda et le service

Enfin, sur la technique : simplicité, accessibilité, peu ou pas d’options complexes, ça doit marcher 100% du temps. Si on regarde les gros succès mondiaux communautaires, Facebook et plus encore Twitter : c’était très rudimentaire au départ et très simple à utiliser, et ça marche. La plupart des services qui se lancent encore aujourd’hui comportent des barrières à l’utilisation : il faut souvent s’inscrire notamment, alors que sur Jeuxvideo.com on pouvait au début poster sur les forums sans être inscrit. Aujourd’hui, ce ne serait plus possible de lancer un service sans inscription, mais il faut retenir l’idée : mettre le moins de barrières possible entre l’utilisateur lambda et le service.

Comme tu le fais remarquer, la fidélisation d’une communauté ne passe pas forcément par les mêmes ressorts lorsqu’on gère un site bien installé ou au lancement d’un nouveau projet. D’ailleurs il ne t’a pas échappé que les résultats d’audience de Jeuxvideo.com ne sont pas au beau fixe depuis quelques temps. Au début du mois de juillet, Frédéric Goyon, alias Rivaol, s’est exprimé à ce sujet sur les forums du site. Celui que tu as côtoyé lorsqu’il était délégué du personnel et qui tient désormais le poste de rédacteur en chef critique vertement les décisions passées : « Pour moi, c’est toute l’équipe (et j’en fais partie) qui bossait pour jeuxvideo.com dans les années 2005-2010 qui est responsable de la baisse d’audience ». Partages-tu le constat selon lequel ces années auraient été marquées par un certain immobilisme dont les conséquences se feraient aujourd’hui sentir ? Si ce n’est pas le cas, quelles sont d’après toi les causes de l’actuelle baisse d’audience ?

Je ne sais pas si ça vaut le coup de commenter toutes les âneries qu’on trouve sur les forums. Mais bon, puisque ce n’est pas n’importe qui, penchons-nous sur cette période d’immobilisme qui aurait touché jeuxvideo.com entre 2005 et 2010 et qui aurait conduit Jeuxvideo.com à sa chute de nombreuses années après. Déjà, c’est difficile d’imaginer sur le net qu’il faille attendre plusieurs années avant de voir les conséquences d’une mauvaise gestion. Quand Jeuxvideo.com a mis en ligne Respawn en décembre 2014, il a perdu un quart de son audience du jour au lendemain, il n’a pas fallu 5 ans. Pouf : 100 millions de pages vues par mois envolées instantanément.

Évolution du nombre de pages vues sur Jeuxvideo.com

Évolution du nombre de pages vues sur Jeuxvideo.com

Je me suis amusé à retrouver le graph d’audience de Jeuxvideo.com. De janvier 2005 à décembre 2010, période qui nous intéresse, l’audience de Jeuxvideo.com est passée de 200 millions à 600 millions de pages vues par mois, elle a donc exactement triplé ! On ne peut souhaiter qu’une chose : que le nouveau Jeuxvideo.com parisien connaisse pareille période d’immobilisme. Je pense que Webedia serait prêt à signer tout de suite pour une telle performance, aussi médiocre soit-elle aux yeux de certains.

Tu parles du « nouveau Jeuxvideo.com parisien » pour évoquer le récent déménagement de l’entreprise sur Paris alors qu’elle était située à Aurillac depuis sa création en 1997. Même si tu ne faisais plus partie de la société depuis 2012, j’imagine que la nouvelle de ce déménagement a du t’affecter. En effet, tu t’es régulièrement positionné comme un fervent défenseur du Cantal et aujourd’hui encore tu aides les entreprises de la région à se lancer. Quels sont d’après toi les atouts de ce secteur géographique ? Quels avantages voyais-tu à rester ancré à Aurillac ? Penses-tu enfin que ce soit le rôle de tout entrepreneur de promouvoir le territoire sur lequel il a choisi de baser son activité ?

Le déménagement m’a affecté bien sûr, mais pas autant que la vingtaine de personnes qui ont été licenciées. D’ailleurs, je remarque qu’il ne reste quasiment plus personne de l’équipe que j’animais jusqu’en 2012.

cretes-puy-mary-cantalLe Cantal c’est une zone de moyenne montagne, avec une nature préservée qui se prête extrêmement bien aux sports de nature, notamment avec le plus grand domaine skiable du Massif Central en hiver. J’ai beau être né ici, je ne me lasse pas de ces paysages magnifiques qui changent radicalement à chaque saison. Je ne me lasse pas non plus de ces vaches Salers si emblématiques de ce territoire rural, et de ces gens si farouchement attachés à leur département. C’est un territoire avec une identité forte au même titre que la Corse, le Pays Basque, la Bretagne avec des habitants qui sont fiers de revendiquer leurs racines. Le Cantal, c’est d’abord le nom du volcan éponyme, plus grand volcan d’Europe en étendue ( environ 80 km de diamètre) qui délimite le département et sur les flancs duquel nous habitons. Tout ça à 5 minutes du bureau, de la fibre optique et de la 4G. Il faudrait quand même être un peu bizarre pour avoir envie de partir bosser dans une tour à la Défense quand on a connu ça, non ?

AurillacLe choix d’implantation à Aurillac ne résultait absolument pas d’une analyse SWOT avec étude précise des forces, faiblesses… C’est juste que c’est là que j’habitais et je ne voyais pas pourquoi je devrais impérativement en partir, comme pour suivre une mode selon laquelle rien ne serait possible en dehors des grandes métropoles. Il m’a fallu convaincre mes deux associés toulousain et grenoblois que le Cantal était tout à fait compatible avec le développement d’une entreprise numérique. La suite n’a pas démenti ce parti-pris.

Je ne sais pas si ce doit être le rôle de tout entrepreneur de promouvoir son territoire. Mais c’est vrai que c’est un peu le rôle que je me suis assigné. Avec la réussite de Jeuxvideo.com, j’ai acquis un peu de crédibilité que j’essaie de mettre au service de l’économie locale. C’est dans cet esprit que j’ai notamment pris la présidence de l’association « Cantal Business Angels » qui a pour vocation de financer des entreprises locales et donc de créer de l’activité et de l’emploi. D’ailleurs, si vous êtes entrepreneur, vous pouvez venir ! Vous serez bien accueillis, on cherche des projets à financer :-)

Au delà de ta place singulière dans le tissu économique local, ta vision du rôle de l’entrepreneur vis à vis de ses salariés peut aussi paraître assez surprenante. En effet, dans ton livre tu évoques un idéal de gestion de l’entreprise « en bon père de famille » (notion qui était encore inscrite dans le Code civil au moment où tu écrivais ces lignes). Ne penses-tu pas que le modèle du patron qui se soucie de la stabilité des situations de ses salariés sur le long terme est aujourd’hui menacé voire dépassé, qui plus est lorsque l’on opère dans un secteur aussi mouvant que la presse en ligne ? Que penses-tu des nouvelles méthodes managériales visant à responsabiliser fortement les exécutants telles que le payement des journalistes au clic ?

cartesJe pense que quand j’évoquais une gestion en bon père de famille, j’entendais surtout une gestion raisonnable en limitant autant que possible la prise de risque. Gérer une entreprise, ça n’est pas jouer au poker. Dire qu’un entrepreneur a le goût du risque est un mythe, les entrepreneurs sont surtout conscients des risques, évoluent la plupart du temps dans un environnement incertain et font tout pour limiter ces risques. Appliqué au management, c’est recruter des gens en espérant les garder le plus longtemps possible, et en leur donnant la possibilité d’évoluer dans leur métier tout en restant compatible avec les objectifs de l’entreprise, le licenciement étant un dernier recours et pas un levier possible parmi d’autres.

Le paiement des journalistes au clic me paraît être une double escroquerie. Escroquerie intellectuelle d’abord, parce que penser que la satisfaction des internautes se mesure en nombre de clics est stupide. Il suffit de lire les commentaires haineux de certaines news aux titres racoleurs – donc très cliquées – pour s’en rendre compte aisément. Escroquerie managériale enfin, parce que toute peine mérite salaire et qu’un journaliste ayant produit une news moins cliquée n’aura pas forcément moins bien travaillé qu’un autre.

Notre échange arrive sur sa fin, je te remercie pour le temps que tu nous as consacré. Je dois t’avouer que de mon côté il y avait quelque chose d’assez étrange dans le fait d’interviewer son ancien patron. Je profite de cette occasion un peu hors norme pour te poser ma dernière question : aurais-tu un message particulier à faire passer aux anciens employés de Jeuxvideo.com, pas seulement à l’équipe d’Extralife, mais à l’ensemble de ceux qui ont perdu leur travail après le déménagement de l’entreprise ?

Un message aux anciens de Jeuxvideo.com qui ont été licenciés ? Soyez fier du travail que chacun d’entre vous a pu accomplir sur Jeuxvideo.com, car mener un media numérique à la première place européenne alors qu’il est uniquement rédigé en français est certainement unique en France toutes thématiques confondues. C’est le résultat d’un certain nombre d’ingrédients favorables qui nous ont conduits vers cela, et en premier lieu la qualité de l’équipe, critère déterminant pour ce type d’entreprises numériques.

Recevez tous mes encouragements et vœux de succès dans votre nouvelle vie professionnelle : que ce soit pour trouver un nouveau job, ou bien éventuellement pour ceux qui se lanceraient dans l’entrepreneuriat. En espérant croiser prochainement un maximum d’entre vous sur les chemins du Cantal ! :-)

Et bien sûr, tous mes encouragements et voeux de succès pour Extralife.fr. Je suis ravi de cette initiative que vous avez lancée, vous les anciens de la rédaction de jeuxvideo.com, avec lesquels j’ai bossé pas mal d’années. C’est donc avec un regard particulier que je vais suivre cette aventure, qui arrive à un moment où beaucoup de gamers sont déçus par la presse vidéoludique online. Bravo pour cette initiative rafraichissante et longue vie à Extralife.fr !

Tombé sur Terre un peu par hasard, le blob dévore mollement tout ce qu'il trouve dans l'espoir de comprendre son environnement. Ne jugez pas trop sévèrement son appétit vorace ou vous risquez d'être au menu de son prochain repas.

Soutenez ExtraLife

A voir aussi

14 commentaires

  1. Nerlim
    4 septembre 2015 à 12 h 01 min

    Une interview vraiment intéressante avec des questions pertinentes et des réponses que le sont toutes autant.

  2. cKei
    4 septembre 2015 à 13 h 18 min

    Interview intéressante.

    Pourtant je trouve, et je l’ai déjà dit ailleurs, que certaines réponses sont à côté de la plaque, et en particulier sur la question de l’immobilisme chez JVC.
    Il parait évident que Lightman (et probablement d’autres) ont mal pris cette phrase, comme s’il s’agissait d’une pique envers leurs compétences. Or ça n’est manifestement pas le cas, c’est avant tout un constat, sur un plan purement technique le site était vieillissant, rapiécé de partout et ne correspondait plus (si l’on fait fi de l’aspect nostalgique de certains sur son design) aux besoins de l’époque. Je ne dis pas que c’est le cas avec le site actuel, mais il fallait y faire quelque chose, et le fait que ça se soit si mal passé est en parti causé par cette désuétude et le besoin de repartir de zéro, ce qui ne serait pas arrivé si la direction de l’époque avait choisi d’être un peu plus active sur la question.

    Du coup Lightman rétorque en balançant les beaux chiffres d’audience, quand ça n’a pas grand rapport avec le sujet (et qui pour le coup appellerait une analyse beaucoup plus vaste). Ce sont les conséquences sur le long terme (plusieurs années) et la facilité de travail des salariés de l’entreprise qui doivent être considérés avant tout.

  3. Shoyu
    5 septembre 2015 à 15 h 04 min

    Excellente interview qui donne un bon aperçu de l’évolution de la presse des jeux vidéo et qui ose aborder le problème de la vulgarité qui ne semblait choquer plus personne.

  4. PaulBismuth
    5 septembre 2015 à 22 h 23 min

    Excellente interview, ce long-format permet à l’invité de prendre le temps de développer ses réponses et les questions posées sont également pertinentes.
    Cependant je rejoins cKei sur la question de l’immobilisme de JVC, je pense que là dessus Lightman manque un petit peu de lucidité…

  5. Gogote
    18 septembre 2015 à 16 h 09 min

    Vraiment sympa ce format !
    Très bonne interview; on peut saluer l’honnêteté de la démarche de Lightman et sa vision du web actuelle.

  6. leviath
    19 septembre 2015 à 1 h 30 min

    J’ai trouvé l’interview plutôt intéressante, cependant j’avais l’impression que les questions étaient tournées d’une certaine manière peu subtile ayant pour objectif de flatter le projet Extralife. Les 5 dernières lignes de conclusion appuient cette impression. Du coup ça fait un peu long pour un simple « Sebastien Pissavy Seal of Approval ».

  7. Fluttershy
    20 septembre 2015 à 12 h 52 min

    Woah. En faite j’ai cliqué via mobile sans faire attention que ce soit Extralife et j’ai tout lu, ça m’étais pas arrivé depuis un moment.

  8. Nutt
    20 septembre 2015 à 18 h 11 min

    Mouai, il se pose un peu trop en chevalier blanc.
    Nous n’avons pas oublié l’éviction de Franck Guillaume des GL.

    1. GravielLoken
      27 septembre 2015 à 0 h 51 min

      Frank a déjà parler plein de fois de sont licenciement. y compris des année ou il travaillai labas et de ces relation avec les autres rédacteur.
      il c est même expliquer sur le moment ou il a menacer de foutre un coup de point a miniblob.

      c est fini depuis un moment l époque « mystère » sur le départ de Frank -.- ..

  9. ihadim
    25 septembre 2015 à 9 h 59 min

    Très intéressant.

  10. Stark
    29 septembre 2015 à 16 h 36 min

    Très très bonne interview, pleine de vérité, c’était un plaisir de lire tout ça.

Réponse