Lost in Harmony : La sensibilité qui dérangeAnalyse

Lost in Harmony : La sensibilité qui dérange

Depuis sa sortie en janvier dernier sur smartphone, le jeu musical Lost in Harmony a fait couler beaucoup d’encre. Car si les joueurs s’avouent majoritairement touchés par l’orientation originale et le propos délicat de ce titre qui aborde à sa façon le caractère inéluctable de l’une des plus terribles maladies de notre temps, d’autres dénoncent un manque de justesse par rapport à la gravité de la thématique choisie. Essayons de comprendre comment Lost in Harmony peut se montrer à la fois émouvant et dérangeant de par le simple décalage qu’il propose entre la dureté du réel et le caractère onirique des phases de jeu.

Avant de commencer, il peut être bon de souligner que l’impartialité de cet article pourrait être légèrement biaisée par le fait que son auteure adhère sans réserve au concept des jeux de rythme mettant à l’honneur la musique classique. « Pire encore », les poursuites endiablées illustrant de manière totalement burlesque les rares séquences musicales du pourtant très grave Soldats Inconnus comptent parmi ses meilleurs souvenirs de joueuse. Et devinez quoi : Lost in Harmony est justement le premier jeu du studio Digixart Entertainment dont le fondateur, Yoan Fanise, s’est fait connaître chez Ubisoft pour… Soldats Inconnus : Mémoires de la Grande Guerre !

Le rire comme remède à tous les maux ?

Dans la question qui nous intéresse ici, il est d’ailleurs intéressant de constater que l’élément dérangeant, à savoir le décalage entre la gravité du propos et son traitement dans le jeu était déjà présent dans Soldats Inconnus. Si vous n’avez pas été choqué outre mesure de voir l’aventure régulièrement entrecoupée de poursuites aussi délirantes qu’incongrues dans un titre qui reste avant tout une histoire de survie face à l’horreur de la Première Guerre Mondiale, alors il y a des chances pour que vous adhériez aux choix de son développeur. Car l’idée semble bel et bien d’user de ressorts humoristiques totalement inattendus, voire déplacés, pour alléger ne serait-ce qu’un tout petit peu la lourdeur d’un propos qui, s’il était présenté dans toute sa dureté, perdrait une grande partie de son efficacité.

Dans Soldats Inconnus tout comme dans Lost in Harmony, le joueur doté d’un minimum de sensibilité est forcément touché par la gravité de ce qui lui est suggéré, et chaque passage musical absurde constitue pour lui une bouffée d’oxygène indispensable s’il veut pouvoir apprécier le jeu jusqu’au bout. Difficile, dans ces conditions, d’appuyer la thèse du joueur indigné qui percevra ces moments de grand n’importe quoi comme totalement inadaptés au propos. À moins que Lost in Harmony ne comporte effectivement quelques maladresses, ce que nous allons essayer d’examiner de plus près.

Expérience musicale et/ou narrative ?

En traitant coup sur coup de la guerre et de la maladie, Yoan Fanise et son équipe démontrent qu’ils n’ont pas froid aux yeux. Que l’on prenne cela pour de la prétention, pourquoi pas, à condition d’admettre que le simple fait d’oser un jeu sur le cancer s’inscrit déjà dans une démarche désintéressée en forme d’hommage à toutes les personnes touchées par la maladie. Car trouve-t-on dans Lost in Harmony le moindre indice laissant à penser que le développeur se servirait du pathos pour tenter d’émouvoir le joueur sans respect du thème abordé ? Pour y répondre, il faut déjà resituer le contexte pour ceux qui ne sauraient pas encore exactement de quoi il est question ici.

Conçu comme un voyage onirique dans les rêves d’un adolescent nommé Kaito, Lost in Harmony nous raconte comment, au fil des niveaux, ce garçon va tenter de soutenir moralement son amie Aya atteinte du cancer en dialoguant avec elle par simples SMS. Une histoire toute simple, et tout aussi poignante, qui ne dévoile sa dureté qu’à travers les échanges textuels entre les deux jeunes gens, quand bien même la souffrance n’est que suggérée en dépit du caractère inéluctable de la situation. Par ses mots, Kaito fait de son mieux pour entretenir l’espoir ténu qui subsiste dans le cœur d’Aya, la jeune fille faisant preuve d’un courage admirable face à la maladie. Bien qu’extrêmement concises, ces phases narratives laissent des traces émotionnelles fortes dans l’esprit du joueur qui se sent, au fil des niveaux, de plus en plus impliqué dans le sort de ces deux amis qui ne souhaitent finalement rien de plus que de pouvoir continuer à vivre ensemble sans la maladie.

La fuite par le rêve en guise d’espoir

Une implication qui s’exprime aussi lors des phases de jeu qui sont, en quelque sorte, une représentation onirique de l’état d’esprit de Kaito. Ces rêves dépeignent la fuite désespérée du duo face aux éléments déchaînés qui s’acharnent contre eux avec une violence inouïe. Orienté face au joueur comme s’il cherchait une main tendue de sa part, Kaito fonce en avant sur son skateboard sans jamais se retourner, tenant sur son dos la petite Aya qui s’agite parfois pour lui demander d’aller plus vite ou l’aiguiller vers des bonus qui peuvent apparaître n’importe où et n’importe quand à l’écran. Outre l’incontournable séquence de notes à toucher dans un timing précis, Lost in Harmony a le génie d’oser une omniprésence du danger, les obstacles pouvant surgir de toutes parts à l’écran : de dos, de face et même sur les côtés. Dans les rêves les plus avancés et en mode Difficile, le joueur doit carrément avoir les yeux partout s’il veut réussir à esquiver les embûches tout en validant correctement la partie musicale. Sans compter le caractère instable de la route qui prend parfois des allures de cylindres aux abords mortels…

À l’écran, on ne voit qu’un duo malmené par les éléments qui fait tout son possible pour rester en vie, chaque rêve abritant presque toujours un moment de pause durant lequel la mélodie s’assagit comme pour rappeler aux deux enfants que la vie peut aussi se montrer clémente de temps en temps. Constituée majoritairement de réorchestrations de musiques classiques volontairement très connues, la bande-son est elle aussi un sujet de débats, mais ce n’est pas le point qui nous intéresse ici. Car, que l’on soit séduit ou non par ces phases purement ludiques, le retour à la réalité et au sort qui attend Aya représente indéniablement un décalage radical avec la fantaisie totale qui symbolise le reste du jeu. Le traitement choisi est pourtant le même que dans Soldats Inconnus, avec l’utilisation de l’absurde comme meilleur remède à la tragédie. Mais on peut tout à fait comprendre qu’une partie des joueurs n’adhère pas à ce que l’on pourrait considérer aussi comme une solution de facilité presque maladroite et donc, aux yeux de certains, inappropriée.

Message d’impuissance ou leçon de courage ?

lost_in_harmony_000Comme on l’a dit plus haut, le caractère succinct des échanges envoyés par SMS ne permet pas d’éclairer les zones d’ombres qui dérangent dès lors que l’on s’interroge sur les moyens mis en œuvre par Kaito pour aider Aya. Son soutien va-t-il plus loin que les simples textos ? N’est-ce pas juste un message d’impuissance devant la fatalité que veulent nous transmettre ces rêves aux allures de cauchemars ? En d’autres termes : ne s’agirait-il pas simplement d’un refus de la réalité, casque bien vissé sur les oreilles et yeux rivés sur le portable ? Qu’y a-t-il finalement de réellement positif ou d’encourageant dans l’histoire de Lost in Harmony ? C’est bien là que semble se situer le nœud du problème.

À cette question, on peut suggérer que, si les rêves apparaissent clairement comme la seule échappatoire face à la souffrance et à l’imminence d’un destin que l’on devine déjà inéluctable, le message envoyé par le jeu n’en reste pas moins porteur d’espoir. Car il a le mérite d’illustrer de manière extrêmement forte l’importance d’être entouré face à la maladie. Les messages d’Aya sont emplis de sincérité, de telle sorte qu’à aucun moment le joueur ne doute de la véracité de son courage. Un courage qui existe en grande partie grâce aux messages de Kaito qui, bien que totalement impuissant, a trouvé la seule arme capable de faire reculer la maladie en donnant à Aya la force de tenir jusqu’au bout sur le plan moral.

À nos yeux, il semble donc que le jeu parvient à aller au-delà de la simple tentative de sensibilisation pour prétendre à quelque chose de beaucoup plus juste et vrai. Nous sommes touchés parce que les rêves de Kaito nous ont fait prendre conscience de l’importance que revêt Aya pour lui et parce qu’elle n’est donc plus une inconnue pour nous.

À l’heure actuelle, on ne sait pas si le voyage de Kaito sera rejoint par d’autres expériences musicales et oniriques du même type, mais ceux qui soutiennent Lost in Harmony ont trouvé dans l’éditeur de niveaux le moyen de prolonger le rêve en partageant leurs créations avec la communauté. Car il faut bien avouer que cette virée musicale et émotionnelle ne semble attendre qu’une occasion nouvelle de s’exprimer.

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4 commentaires

  1. Galiat
    2 avril 2016 à 0 h 23 min

    Article très sympa. J’avoue que l’idée de base m’a l’air enchanteur. J’accroche au concept musical. J’en ai donc profité pour regarder quelques quelques vidéos de gameplay.
    La musique entre les phases de gamplay est vraiment bien et se marie bien avec la discussion par sms. Donc là, j’accroche et j’adhère (même si cela pourrait être encore plus travaillé).
    Par contre, les phases de gameplay, je pense plus à mes yeux qu’à la musique. Je ne suis pas emporté par la façon dont les musiques sont joués, ni par les graphismes qui au bout d’un certain temps, me brûle les yeux. Je prend pas plaisir à regarder (et donc à jouer, je pense pas non plus).

    En améliorant la façon dont les musiques sont joués, et surtout les graphismes et le gameplay, ce jeu serait surement bien.
    Ok, certes, après Ori and the Blind Forest qui cumulait tous ces côtés positifs, je suis devenu difficile. Mais un jeu 2D ferait moins souffrir que voir ce personnage courir vers nous sans jamais avancé !

  2. Aileiris
    5 avril 2016 à 19 h 10 min

    « Un courage qui existe en grande partie grâce aux messages de Kaito qui, bien que totalement impuissant, a trouvé la seule arme capable de faire reculer la maladie en donnant à Aya la force de tenir jusqu’au bout sur le plan moral. »

    Tout à fait. Cette force kaito la trouve précisément dans ses Rêves ou il n ‘est plus séparé, par la maladie, de son amie et qui lui permet à lui de garder « la tête au dessus des nuages ».

  3. Aileiris
    7 avril 2016 à 15 h 07 min

    Je termine ce que je voulais dire

    Ainsi nous sommes invités à soutenir Kaito (et par extension Aya) dans ses rêves eu lui évitant qu’il ne « mette le doigt » dans ce qui n’est pas positif ( embuches et obstacles divers) et en renforçant ce qui l’est, la musique, à jouer en temps.

  4. Browarr
    6 juin 2016 à 19 h 50 min

    Merci pour cet article !

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