The Last Guardian : Doit-on se laisser apprivoiser ? Test JV

The Last Guardian : Doit-on se laisser apprivoiser ?

Que l’on apprécie ou pas les œuvres de Fumito Ueda (ICO, Shadow of the Colossus), on ne peut nier que celles-ci occupent une place singulière dans la sphère vidéoludique, générant une sorte de fascination inexplicable avec presque rien, sinon des airs de poésie. Imaginé dans une optique en tous points similaire à celle de ses prédécesseurs, The Last Guardian s’éloigne plus que jamais du schéma habituel d’un jeu vidéo pour nous raconter une histoire à travers les yeux d’un enfant touché par la sensibilité d’une bête chimérique.

Bien qu’il nous ait fallu patienter au-delà du raisonnable pour avoir enfin l’opportunité de jouer à The Last Guardian, il faut accorder à son créateur le mérite d’avoir su rester fidèle jusqu’au bout à sa vision initiale du projet Trico. Certes, l’aspect technique s’avère à ce point daté qu’il pourra, à juste titre, rebuter et décourager une bonne partie du public, ne serait-ce qu’à cause de cette caméra qui s’affole en permanence et engendre de très graves soucis de lisibilité qui nuisent régulièrement à l’efficacité du gameplay. Mais, au regard des retours des joueurs, il apparaît que le public se montre nettement divisé sur ce point-là, la plupart ne se sentant pas gênés outre mesure par ces défaillances techniques qu’ils estiment bien secondaires dès lors que la magie opère. Nous souhaitons donc tout particulièrement insister sur ce point, dans la mesure où l’on constate une très grande divergence de ressenti entre ceux qui ne pardonneront pas à The Last Guardian ses lacunes de conception rédhibitoires et ceux qui n’auront aucun problème à mettre de côté ce handicap de forme pour se délecter de son atmosphère fascinante. Et impossible de savoir à l’avance à quel point la magie opérera ou n’opérera pas pour chacun d’entre nous, sinon en se jetant à l’eau. Vous voilà prévenu…

Quand la magie opère…

Fidèle à ses racines, Fumito Ueda insuffle d’entrée de jeu dans sa nouvelle création une multiplicité de clins d’œil à ses anciennes œuvres que ne manqueront pas de savourer les inconditionnels d’ICO et de Shadow of the Colossus. Manifestement inconscient de ce qui a pu le conduire à une telle situation, le jeune protagoniste de The Last Guardian s’éveille aux côtés d’une bête endormie qui, immédiatement, le terrifie autant qu’elle le subjugue. L’animal a beau être enchaîné et agonisant, le moindre sursaut de vigueur lui suffirait à mettre un terme à la vie du gamin qui est partagé entre la peur et le désir de venir en aide à cette créature en détresse. Le fait que la narration, prononcée dans une langue imaginaire, nous laisse clairement comprendre que le jeune garçon survivra assez vieux pour nous raconter lui-même son histoire ne retire en rien la crainte que l’on a dès cet instant pour cet enfant vulnérable piégé dans un environnement que l’on devine terriblement dangereux. Menaçante, la bête l’est avant tout parce qu’elle souffre et que son instinct l’empêche d’accorder sa confiance à un être qui pourrait lui vouloir du mal. On la sent vraiment dotée d’une volonté propre et capable de nous malmener au moindre mouvement brusque de notre part. L’apprivoisement s’opère alors lentement à travers nos propres actions, créant dans le même temps un lien qui se renforce à mesure que la relation entre l’enfant et la bête s’assainit. Ainsi, en échange de la protection de Trico, le garçon lui montre qu’il est capable d’assurer ses besoins vitaux et d’apaiser ses souffrances en retirant les pieux qui lui tiraillent le corps. Là où le héros de Shadow of the Colossus mettait toute son ardeur à planter son épée dans le corps des titans pour les terrasser, l’enfant de The Last Guardian rassemble toutes ses forces dans l’extraction de ces pieux qui font couler le sang de son précieux ami. Mieux encore, l’enfant devient pour Trico un guide qui, certes, ne sait pas exactement où il va, mais qui est déterminé à quitter ces lieux pour regagner sa liberté. Tout les sépare mais ils ont en commun la même volonté de s’en sortir et savent qu’ils n’y parviendront qu’en ne faisant qu’un. À partir de là, chacun fait tout pour dépasser ses limites dès lors que la survie de l’autre est en jeu.

À l’image de ce que nous avions pu ressentir en tenant la main de Yorda contre vents et marées dans ICO, ou lorsque nous bravions les pires dangers sur le dos d’Agro dans Shadow of the Colossus, le lien qui nous unit à Trico se révèle sans compromis. Si la séparation doit avoir lieu à un moment où un autre de leur périple, ce sera uniquement pour mieux leur permettre de se retrouver ensuite. Car la force dévastatrice de la bête est seule capable de repousser les assauts de ces mystérieuses armures qui n’ont de cesse de vouloir nous emporter dans un ailleurs dont on sait qu’on ne reviendra pas. Même doté d’un étrange miroir aux pouvoirs fulgurants, l’enfant n’est rien sans l’aide permanente de celui qui veille sur lui à chaque instant. Et de la même façon, sans les indications du garçon, l’animal lui aussi est condamné à errer à jamais dans un lieu qui ne veut pas de lui. Plus que d’entraide, il est question ici d’alliance indéfectible qui se meut en amitié profonde à mesure que le duo traverse d’épreuves sans cesse plus cruelles et douloureuses.

Point commun à toutes les œuvres de Fumito Ueda, la vulnérabilité extrême de l’enfant est plus que jamais criante de vérité, ce que traduisent à la perfection les animations du jeu. Autant la technique s’avère défaillante à presque tous les niveaux, autant les animations de The Last Guardian nous laissent bouche bée tant elles reflètent avec justesse la maladresse et la vulnérabilité d’un garçon qui ne se sent en sécurité qu’entre les plumes fournies de son protecteur gigantesque. On a beau s’y perdre maintes et maintes fois, ce refuge nous rappelle à lui d’autant plus viscéralement que la menace d’être enlevé par des soldats en armure est quasi permanente. En aucun cas l’enfant ne peut se battre contre ces adversaires brutaux, sinon en hurlant et gesticulant tandis que l’on pianote frénétiquement sur les boutons pour faire disparaître ces maudits symboles lumineux qui brouillent notre champ de vision aussi sûrement qu’une aura lors d’une migraine ophtalmique. Même à l’issue de tous les périls qu’auront à traverser Trico et le jeune garçon, ce sont avant tout ces appels de détresse que ce dernier lance à son compagnon qui resteront le plus fortement imprégnés dans nos esprits. Tout semble perdu, mais il nous reste toujours la possibilité de crier au secours dans l’espoir que notre allié indomptable réponde à notre appel. C’est là que réside réellement la magie de The Last Guardian : réussir à nous surprendre au moment où l’on s’apprête déjà à devoir recommencer, persuadé que nos hurlements resteront sans réponse.

… et quand la magie n’opère pas

Dans le but justement d’étoffer ces échanges tactiles et verbaux qui définissent toute la communication entre l’enfant et Trico, le titre est conçu comme un parcours inextricable dans lequel on avance étape par étape en apprenant ce que l’on peut obtenir de la bête en interagissant avec elle de manière juste. S’il peut être évident de devoir la nourrir pour renforcer sa motivation ou de la caresser pour calmer sa rage débordante à l’issue d’une bataille remportée dans la douleur, il s’avère autrement plus délicat de parler à la créature pour obtenir son consentement à chaque instant de l’aventure sans avoir à insister de trop nombreuses fois. En cela réside bel et bien l’autre point noir de The Last Guardian. Car si l’on ne cesse de s’émerveiller devant le fait de voir la créature se comporter avec réalisme, faisant preuve d’une réelle autonomie et d’une rétivité à « obéir » qui se justifie tout à fait, cela nuit trop souvent au bon déroulement du jeu. Dans les faits, la progression est régulièrement hachée par l’attente entre le moment où l’on demande à Trico de se positionner à un endroit précis et celui où la bête va réellement s’exécuter. Bien sûr, cela fait partie du jeu, mais ces trop longues hésitations nous induisent bien souvent en erreur au point de casser la fluidité de l’ensemble. Par ailleurs, le choix de structurer entièrement l’aventure autour de l’ascension d’une forteresse qui semble construite pour nous piéger ne permet pas à la progression de se renouveler suffisamment pour nous surprendre convenablement. Les mêmes schémas se répètent trop souvent et deviennent presque prévisibles, ce qui nuit assurément à l’impact émotionnel que l’on est censé ressentir dans les moments les plus poignants.

Plus généralement, même en gardant à l’esprit que le manque d’accessibilité du gameplay fait partie du jeu dans le sens où il reflète la dangerosité du périple vécu par un individu avec ses faiblesses d’humain, on accepte plus difficilement d’avancer aussi péniblement à cause du manque de réactivité de la créature. Les plus indulgents y verront peut-être un manque de bonne volonté qui se justifie d’autant plus que les réactions de Trico sont celles d’un animal indépendant naturellement méfiant puisqu’il perçoit l’homme comme un prédateur. Mais dans les faits, tout cela rend la progression inutilement fastidieuse et le jeu aurait nettement gagné à transformer la complicité affective en une complicité effective plus adaptée à ce que le titre nous demande de faire. C’est d’autant plus regrettable que cela contrebalance la magie du lien établi en termes d’apprivoisement, notamment à travers les intonations variables de la voix employée par l’enfant pour parler à Trico. Ou encore via les changements d’attitude bouleversants de la créature qui tantôt nous fixe avec des yeux brûlants, prête à bondir sur nous, tantôt nous caresse d’un œil plein de bienveillance et d’apaisement. Pas besoin d’avoir un animal de compagnie pour être touché par ces attentions qui auraient mérité de se traduire par autre chose que des hésitations dans lesquelles ont peut voir aussi bien le caractère capricieux de l’animal que le signe des défaillances de l’I.A. du jeu.

Finalement c’est donc essentiellement au niveau de sa structure ludique que The Last Guardian peine à réellement nous séduire, à l’image de son level design qui manque trop souvent de limpidité ou de ses affrontements chaotiques desservis par une caméra dépassée. Alors comment expliquer que le titre parvienne autant à nous émouvoir, surtout dans sa dernière ligne droite, en dépit de tels désagréments ? Sans doute faut-il chercher la réponse là où nous l’avions déjà trouvée à l’époque d’ICO et de Shadow of the Colossus, à savoir dans ce qu’il nous reste en mémoire une fois le jeu terminé : le sentiment d’avoir partagé une belle histoire avec un ami imaginaire que l’on a déjà très envie de retrouver.

L'avis d'extralife
  1. Développeur : Sony
  2. Editeur : Sony
  3. Genre : Action-aventure
  4. Support : PS4
  5. Date de sortie : 7 décembre 2016
  6. Site officiel : https://www.playstation.com/
  • Bien qu'il affiche de manière vibrante le même patrimoine génétique que ICO ou Shadow of the Colossus, sa dimension poétique étant magistralement restituée par le lien d'attachement profond entre l'enfant et la bête, The Last Guardian ne fera clairement pas l'unanimité. Il laissera de marbre ceux qui s'offusqueront des lacunes techniques qui entachent lourdement l'expérience de jeu, mais aussi du manque de réactivité de la créature qui entrave régulièrement la progression. En caricaturant un peu, on pourrait presque dire qu'il nous manque juste la cravache pour passer une calotte à Trico quand l'animal se moque de nous. Malgré tout, ceux qui parviendront à passer outre ces lacunes formelles retiendront surtout qu'il s'agit là d'un moment unique qui nous est offert par Fumito Ueda à travers cette leçon de courage qui nous malmène autant qu'elle nous émeut.

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2 commentaires

  1. foumarc
    16 décembre 2016 à 14 h 29 min

    Que ça fait du bien un test vidéo qui prend son temps… pfiuuu. Merci!

  2. GreenPierro
    28 décembre 2016 à 19 h 47 min

    Ce jeu à été une sacrée expérience. Fasciné par la bête, Trico est bluffant de réalisme, ses déplacement organiques, on ressent vraiment une présence qui nous accompagne, clairement une première dans le médias JV, là dessus le jeu à vraiment réussi son pari, c’est une sacrée prouesse. Ne jamais sous estimer Fumito Ueda.

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